Le soleil pourrait avoir déjà explosé …

Malgré le caractère « préparé » de ma musique, à savoir, des boucles organisées dans un séquenceur, je cherche à privilégier l’improvisation: une même « préparation » peut donner des résultats très différents selon la manière dont elle est mixée et arrangée en live. La collaboration avec des musiciens, invités à amener leur propre énergie, augmente encore les chances de partir à chaque fois dans une direction inattendue. C’est dans cette idée que Jonathan Delachaux a organisé une rencontre entre Jacques Houssay et moi, pour faire naître de l’inconnu une formule originale.

Jacques Houssay, © Fanchon Bilbille

Jacques, écrivain et comédien, improvise avec les mots comme d’autres le font avec des notes, en s’inspirant du moment. La seule directive que Jonathan nous avait donnée était de ne rien préparer et de ne rien révéler à l’autre avant de lancer l’enregistrement. Nous avons joué le jeu avec un enthousiasme grandissant au fur et à mesure que les sons et les mots entraient en résonance. « Le soleil pourrait avoir déjà explosé » est la version intégrale d’un des enregistrements de cette première session et le point de départ d’un nouveau projet pour Poupa Honk & The Plugins.

Voir aussi l’article « Le soleil… Version courte »


Je me sens à ma place.
Le soleil pourrait avoir déjà explosé, nous ne le saurions que dans quelques minutes.
Corps rebondissants, en sueurs.
Danse !
Les voitures dans nos veines.
Le béton du ciel.
Danse !
Paumes ouvertes vers le ciel, les corps s’entrechoquent.
Je glisse la main dans mon sac, j’y attrape la crosse nacrée de l’ancien revolver de Billy the Kid.
Je me sens à ma place, l’arme des souvenirs enfantins en main, au milieu des autres corps qui dansent.
Chacun d’entre nous dans sa main tient l’arme de son enfance, et nous tirons.
Bang bang !
Nous tirons sur le soleil.
Comme une baudruche à la fête foraine…
Bang-bang !
Les armes pointées canon en haut vers l’astre et…
Bang bang !
Et nous disons tous dans un murmure comme dans le livre écrit à Beyrouth il y a si longtemps, où ils tiraient à la kalachnikov sur le soleil parce que l’un des leurs, parce que l’un des nôtres, était tombé sous les balles ennemies.
Nous tirions sur le soleil en lui disant « je te tue, éteint toi ».
Je me sens à ma place, canon de l’arme, bouche de l’arme, ouverte vers le soleil, ouverte vers le ciel.
Je me sens à ma place.
Et je danse au milieu des autres corps rebondissant, la sueur nous colle les uns aux autres et nos balles, nos balles tirées des souvenirs de l’enfance criblent le ciel.
Je me sens à ma place.
Les voitures filent dans la ville, les voitures filent dans nos veines.
Je te tue, éteint toi !
Les cheveux trempés de sueur collent aux visages, tous les visages, hommes, femmes, bêtes, et nous dansons, nous dansons, comme il est écrit dans le livre.
Je te tue, éteins toi !
Les voitures dans nos veines, les armes en nos mains, comme, cowboy enfant sous les chapeaux de feutre, les étoiles de shérif en plastique.
Je te tue, éteins toi !
Nous attendons que la sueur nous colle encore plus les uns aux autres, nous attendons que les armes soient vides que toutes les balles des souvenirs de l’enfance aient été tirées sur le soleil, nous attendons les voitures dans nos veines, le béton pour ciel, et …
Danse !
La crosse nacrée de Billy the kid dans ma main, Billy the kid qui juste avant d’être tué ouvre la porte sur la nuit et demande à cette nuit « quien es ? »
Je te tue, éteins toi !
Je me sens à place, posé dans cette foule qui danse, transpirante, sous le ciel de béton.
Le soleil pourrait avoir déjà explosé.
Je me sens à ma place.
Les étoiles de shérif en plastique et celles dans le ciel couvertes de béton…
Je te tue, éteins toi !
Le soleil est une baudruche et nos corps, gonflés d’hélium, s’envolent.
Nous sommes des êtres humains, presque des oiseaux.
Je te tue, éteins toi !
Je glisse le revolver à la crosse de nacre dans ma ceinture, j’avance dans cette foule dansante et transpirante.
J’avance comme si quelque part l’adversaire, le soleil nous attendait au détour de la rue pour nous cribler de ses rayons.
Nous sommes là prêts à dégainer dans la nuit sans soleil, prêt à dégainer pour dire à cet astre: « je te tue tue, éteins toi »
Les voitures dans nos veines…
Le ciel de béton…
Les souvenirs de l’enfance chargés jusqu’à la gueule, pour tirer sur les astres.
Les astres d’hier…
Les astres d’aujourd’hui…
Les astres de demain…
Baudruches…
Bang bang !
Sous le chapeau de feutre, bang bang !
Sous le chapeau de feutre.

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